L’Abeille – Cycle de Vie

La Vie des Abeilles , le livre de Maurice Maeterlinck publié en 1901, nous offre un merveilleux récit poétique, symbolique, et imagé – je dirais même sensoriel – sur la vie des abeilles mellifères. L’ouvrage se compose de sept parties:

  • Au Seuil de la Ruche (livre premier)
  • L’Essaim (livre II)
  • La Fondation de la Cité (livre III)
  • Les Jeunes Reines (livre IV)
  • Le Vol Nuptial (livre V)
  • Le Massacre des Mâles (livre VI)
  • Le Progrès de l’Espèce (livre VII)

Chaque section nous offre une somme importante de connaissances sur la vie de la colonie – de cette petite république comme il la nomme – et de son comportement. Bien que très riche en informations et en descriptions, le livre ne se veut pas pour autant didactique. L’auteur aspire plutôt à « présenter les faits d’une manière aussi exacte, mais un peu plus vive, à les mêler de quelques réflexions plus développées et plus libres », je dirais à les accompagner de pensées philosophiques avec une forme poétique; d’ailleurs, au sujet de la connaissance, Maeterlinck nous rappelle régulièrement que ce que l’on sait des abeilles est insignifiant et que bien plus grande demeure la part de l’inconnu.

J’ai choisi de sélectionner ici quelques passages du livre afin d’illustrer la vie d’Apis mellifera et de son cycle de vie. Bonne lecture ;).


L’Essaimage: le grand sacrifice

« Une inquiétude ébranle tout le peuple, et la vieille reine s’agite. Elle sent qu’un destin nouveau se prépare.(…)il va falloir bientôt quitter la ville où elle règne. Et pourtant cette ville, c’est son œuvre, et c’est elle tout entière.(…) C’est « l’esprit de la ruche » qui fixe l’heure du grand sacrifice annuel au génie de l’espèce, — je veux dire l’essaimage, — où un peuple entier, arrivé au faîte de sa prospérité et de sa puissance, abandonne soudain à la génération future toutes ses richesses, ses palais, ses demeures et le fruit de ses peines, pour aller chercher au loin l’incertitude et le dénuement d’une patrie nouvelle. Voilà un acte qui, conscient ou non, passe certainement la morale humaine. Il ruine parfois, il appauvrit toujours, il disperse à coup sûr la ville bienheureuse pour obéir à une loi plus haute que le bonheur de la cité. Où se formule-t-elle, cette loi(…)? Où, dans quelle assemblée, dans quel conseil, dans quelle sphère commune siège-t-il, cet esprit auquel tous se soumettent, et qui est lui-même soumis à un devoir héroïque et à une raison toujours tournée vers l’avenir? »

© AAApiculture

La construction de la nouvelle cité

« Du haut d’un dôme plus colossal que celui de Saint-Pierre de Rome, descendent jusqu’au sol, verticales, multiples et parallèles, de gigantesques murailles de cire, constructions géométriques, suspendues dans les ténèbres et le vide, qu’on ne saurait, toutes proportions gardées, pour la précision, la hardiesse et l’énormité, comparer à aucune construction humaine. Chacune de ces murailles, dont la substance est encore toute fraîche, virginale, argentée, immaculée, odorante, est formée de milliers de cellules(…). »

« Arrêtons-nous, ne serait-ce qu’une minute, à considérer la façon mystérieuse dont elles concertent leur travail et prennent leurs mesures lorsqu’elles sculptent en même temps, et sans se voir, les deux faces opposées d’un rayon. Regardez par transparence un de ces rayons, et vous apercevrez, dessinés par des ombres aiguës dans la cire diaphane, tout un réseau de prismes, aux critères si nets, tout un système de concordances si infaillibles, qu’on les croirait estampées dans l’acier.(…); cette cloche est divisée de haut en bas par cinq, six, huit et parfois dix tranches de cire parfaitement parallèles et assez semblables à de grandes tranches de pain qui descendent du sommet de la cloche et épousent strictement la forme ovoïde de ses parois.(…). Au moment où commence dans le haut de la ruche la construction d’une de ces tranches, le mur de cire qui en est l’ébauche, et qui sera plus tard aminci et étiré, est encore fort épais et isole complètement les cinquante ou soixante abeilles qui travaillent sur la face antérieure, des cinquante ou soixante qui cisèlent en même temps sa face postérieure, en sorte qu’il est impossible qu’elles se voient mutuellement, à moins que leurs yeux n’aient le don de percer les corps les plus opaques. Néanmoins, une abeille de la face antérieure ne creuse pas un trou, n’ajoute pas un fragment de cire qui ne corresponde exactement à une saillie ou à une cavité de la face postérieure et réciproquement.Comment s’y prennent-elles? Comment se fait-il que l’une ne creuse pas trop avant et l’autre pas assez? Comment tous les angles des losanges coïncident-ils toujours si magiquement? Qu’est-ce qui leur dit de commencer ici et de s’arrêter là? Il faut nous contenter une fois de plus de la réponse qui ne répond pas : « C’est un des mystères de la ruche ».

La reine: souveraine protégée et mère de la cité

« Au fond, la reine est, aux yeux des ascétiques ouvrières que sont ses filles, l’organe de l’amour, indispensable et sacré, mais un peu inconscient et souvent puéril. Aussi la traitent-elles comme une mère en tutelle. Elles ont pour elle un respect, une tendresse héroïque et sans bornes. A elle est réservé le miel le plus pur, spécialement distillé et presque entièrement assimilable. Elle a une escorte de satellites ou de licteurs, selon l’expression de Pline, qui veille sur elle nuit et jour, facilite son travail maternel, prépare les cellules où elle doit pondre, la choie, la caresse, la nourrit, la nettoie, absorbe même ses excréments. Au moindre accident qui lui arrive, la nouvelle se répand de proche en proche, et le peuple se bouscule et se lamente. »

« Elle vivra quatre ou cinq ans au lieu de six ou sept semaines. Son abdomen sera deux fois plus long, sa couleur plus dorée et plus claire, et son aiguillon recourbé. Ses yeux ne compteront que huit ou neuf mille facettes au lieu de douze ou treize mille. Son cerveau sera plus étroit, mais ses ovaires deviendront énormes et elle possédera un organe spécial, la spermathèque, qui la rendra pour ainsi dire hermaphrodite. Elle n’aura aucun des outils d’une vie laborieuse : ni pochettes à sécréter la cire, ni brosses, ni corbeilles pour récolter le pollen. Elle n’aura aucune des habitudes, aucune des passions que nous croyons inhérentes à l’abeille. Elle n’éprouvera ni le désir du soleil ni le besoin de l’espace, et mourra sans avoir visité une fleur. Elle passera son existence dans l’ombre et l’agitation de la foule, à la recherche infatigable de berceaux à peupler. En revanche, elle connaîtra seule l’inquiétude de l’amour. Elle n’est pas sûre d’avoir deux moments de lumière dans sa vie — car la sortie de l’essaim n’est pas inévitable, — peut-être ne fera-t-elle qu’une fois usage de ses ailes, mais ce sera pour voler à la rencontre de l’amant. Il est curieux de voir que tant de choses, des organes, des idées, des désirs, des habitudes, toute une destinée, se trouvent ainsi en suspens, non pas dans une semence — ce serait le miracle ordinaire de la plante, de l’animal et de l’homme, — mais dans une substance étrangère et inerte : dans une goutte de miel. »

Les ouvrières: travailleuses insatiables

« Il –l’esprit de la ruche– règle le travail de chacune des ouvrières. Selon leur âge, il distribue leur besogne aux nourrices qui soignent les larves et les nymphes, aux dames d’honneur qui pourvoient à l’entretien de la reine et ne la perdent pas de vue, aux ventileuses qui du battement de leurs ailes aèrent, rafraîchissent ou réchauffent la ruche, et hâtent l’évaporation du miel trop chargé d’eau, aux architectes, aux maçons, aux cirières, aux sculpteuses qui font la chaîne et bâtissent les rayons, aux butineuses qui vont chercher dans la campagne le nectar des fleurs qui deviendra le miel, le pollen qui est la nourriture des larves et des nymphes, la propolis qui sert à calfeutrer et à consolider les édifices de la cité, l’eau et le sel nécessaires à la jeunesse de la nation. Il impose leur tâche aux chimistes, qui assurent la conservation du miel en y instillant à l’aide de leur dard une goutte d’acide formique, aux operculeuses qui scellent les alvéoles dont le trésor est mûr, aux balayeuses qui maintiennent la propreté méticuleuse des rues et des places publiques, aux nécrophores qui emportent au loin les cadavres, aux amazones du corps de garde qui veillent nuit et jour à la sécurité du seuil, interrogent les allants et venants, reconnaissent les adolescentes à leur première sortie, effarouchent les vagabonds, les rôdeurs, les pillards, expulsent les intrus, attaquent en masse les ennemis redoutables, et s’il le faut, barricadent l’entrée. »

Les mâles: oisifs, un peu maladroits et indispensables

« Chaque jour, de onze heures à trois heures, quand la lumière est dans tout son éclat, et surtout lorsque midi déploie jusqu’aux confins du ciel ses grandes ailes bleues pour attiser les flammes du soleil, leur horde empanachée se précipite à la recherche de l’épouse plus royale et plus inespérée qu’en aucune légende de princesse inaccessible, puisque vingt ou trente tribus l’environnent, accourues de toutes les cités d’alentour, pour lui faire un cortège de plus de dix mille prétendants, et que parmi ce dix mille, un seul sera choisi, pour un baiser unique d’une seule minute, qui le mariera à la mort en même temps qu’au bonheur, tandis que tous les autres voleront inutiles autour du couple enlacé, et périront bientôt sans revoir l’apparition prestigieuse et fatale. »

« Après la fécondation des reines, si le ciel reste clair et l’air chaud, si le pollen et le nectar abondent dans les fleurs, les ouvrières, par une sorte d’indulgence oublieuse, ou peut-être par une prévoyance excessive, tolèrent quelque temps encore la présence importune et ruineuse des mâles. — Ceux-ci se conduisent dans la ruche comme les prétendants de Pénélope dans la maison d’Ulysse. Ils y mènent, en faisant carrosse et chère lie, une oisive existence d’amants honoraires, prodigues et indélicats : satisfaits, ventrus, encombrant les allées, obstruant les passages, embarrassant le travail, bousculant, bousculés, ahuris, importants, tout gonflés d’un mépris étourdi et sans malice, mais méprisés avec intelligence et arrière-pensée, inconscients de l’exaspération qui s’accumule et du destin qui les attend. Ils choisissent pour y sommeiller à l’aise le coin le plus tiède de la demeure, se lèvent nonchalamment pour aller humer à même les cellules ouvertes le miel le plus parfumé, et souillent de leurs excréments les rayons qu’ils fréquentent. Les patientes ouvrières regardent l’avenir et réparent les dégâts, en silence.(…) Ils ont un casque fait d’énormes perles noires, deux hauts panaches animés, un pourpoint de velours fauve et frotté de lumière, une toison héroïque, un quadruple manteau rigide et translucide. Ils font un bruit terrible, écartent les sentinelles, renversent les ventileuses, culbutent les ouvrières qui reviennent chargées de leur humble butin. Ils ont l’allure affairée, extravagante et intolérante de dieux indispensables qui sortent en tumulte vers quelque grand dessein ignoré du vulgaire. »